Dans ma salle de bain, lundi 16 novembre

TÉMOIGNAGES – Ils ont la vingtaine et sont étudiants, graphistes, employés de banque ou journalistes. Ils vivent à Paris, Nantes ou Bruxelles et sont tous français. Lundi 16 novembre, trois jours après les attentats qui ont bouleversé leurs existences, à quoi pensaient-ils dans leur salle de bain ? 

Armêl, 24 ans. Elle faisait partie des gens pris dans la bousculade du dimanche 15 novembre, à République : 

« Je me suis dit que j’avais une sale gueule… (elle rit). Non, en réalité, mon copain est parti avant moi. Je lui ai dit que je voulais qu’on prenne le bus et qu’on évite le métro, il m’a dit qu’on habitait trop loin pour aller bosser en bus. J’étais en train de me maquiller, et on s’est dit au revoir comme si j’allais plus jamais le revoir. C’est vraiment ça qu’il s’est passé ce matin.

Je me suis demandée, aussi, si j’allais me lisser les cheveux comme d’habitude. Je me suis demandée… et je l’ai fait. Parce que je vis ma vie. En m’habillant aussi, je me demande. Je m’habille pas pareil depuis les attentats. Hier je me suis fait la réflexion alors que j’étais dans les mouvements de foule, je ne veux plus porter de jupes. Pas pendant les prochains mois. »

« Cette histoire prend toute la place dans nos pensées, que ce soit sous la douche, devant le miroir, dans la rue, dans nos lits… »

Alexandre, 25 ans, est professeur de français. Un de ses amis était présente au Bataclan, en tant que photographe. Il a pu échapper à la fusillade. 

« Aller dans ma salle de bain ? Je l’aurais bien fait, malheureusement je me suis carrément précipité ce matin étant donné que ma coloc se sentait mal au boulot et que je suis allé la chercher. Un rapport avec les attentats ? Plus ou moins, disons une accumulation. Cette histoire prend toute la place dans nos pensées, que ce soit sous la douche, devant le miroir, dans la rue, devant l’ordi, dans nos lits… difficile de penser à autre chose. Enfin, je suis quand même allé dans ma salle de bain pour être tout à fait exact, faudrait voir à pas se laisser aller sur l’hygiène malgré tout, mais en coup de vent. J’ai pas pris le temps de me poser des questions, mais ce temps là s’impose de lui-même étant donné que les questions font partie du quotidien en ce moment. »

Dimitri, 26 ans, travaille dans le marketing. Il vit à Paris. Il s’interrogeait depuis longtemps, déjà, sur la question de Daesh.

« Un sentiment de peur, du fait que n’importe qui peut être attaqué n’importe où. Un sentiment de colère, du fait que mon pays ne fait pas tout ce qu’il faut. Face au miroir ? Je me demande ce que je peux faire à mon échelle contre Daesh. Difficile de répondre à ça. J’ai réfléchi à la création d’un site web pour dénoncer des djihadistes qu’on connaîtrait de façon anonyme. »

« J’espère les faire vomir, car je préfère toujours ma crème ou mon gel que leurs tenues d’extrémistes moyenâgeuses »

Mickael, 26 ans, travaille dans le secteur bancaire. Il vit à Bruxelles depuis plusieurs années, mais il est originaire de région parisienne.

« Ce matin je me suis levé, à peu près comme d’habitude. Arrivé dans la salle, j’ai commencé par faire comme d’habitude musique à fond (en ce moment Bigflo et Oli), puis je me suis dit que j’allais prendre mon temps (peu importe si j’étais en retard) pour mettre une petite crème hydratante et une belle coupe au gel. Ces gens (les djihadistes) n’aiment pas notre mode de vie et notre image de la beauté : eh bien peu importe, j’espère les faire vomir car je préfère toujours ma crème ou mon gel que leurs tenues d’extrémistes moyenâgeuses.

Puis j’ai repensé à des initiatives sur Facebook : tous en bleu-blanc-rouge ou tous en noir. Le noir est trop sombre. Ils aimeraient voir les gens vêtus ainsi ; je ne leur fait pas cette offrande. Du coup c’est costume bleu, chemise blanche et cravate rouge. Petit selfie pour les réseaux sociaux … ça y’est, je suis prêt à aller travailler pour ce qui est pour moi une journée presque normale.

(NB : j’ai quand même opté pour un boxer noir car je respecte les familles endeuillées mais je préfère montrer que je vivrai normalement avec ma joie de vivre peu importe si ça ne leur plaît pas) »

Justine, 23 ans, est étudiante en droit à Paris. 

« Je suis partie en week-end en province pour fêter mon anniversaire, et en partant j’ai prêté mon mascara à ma soeur. Lundi matin, en allant dans la salle de bain, je l’ai cherché partout machinalement. Et d’un coup je me suis souvenue qu’à midi, il y avait la minute de silence qui était organisée à La Sorbonne. Alors je me suis dit : ‘Ton mascara, tu l’as oublié mais c’est pas bien grave’. J’avais pas peur de verser quelques larmes lors de la minute de silence, et le maquillage à ce moment-là, c’était très secondaire. »

« Ne rien entendre si ce n’est le bruit de ton coeur et de l’eau dans tes oreilles »

Anissa, 23 ans, est étudiante en alternance en statistiques. Elle sort très régulièrement aux alentours de la rue de Charonne.

« La veille des attentats, je suis allée devant La Belle Equipe (le bar où l’un des assaillants a tiré) avec une copine. A côté, il y a une sorte de squat où j’ai l’habitude d’aller. On y est allées pour boire un verre, se défouler. Du coup, dans la douche ce matin, je me disais que le fait d’avoir dansé si près du lieu des attaques, ça m’avait aidé à appréhender cette journée. Le fait de laisser couler l’eau, de ne rien entendre si ce n’est que le bruit de ton coeur et de l’eau dans tes oreilles… Après, ça a été très vite parce que j’étais en retard. J’ai même pas eu le temps de réfléchir au fait que j’allais reprendre les transports en commun. »

Morgann, 23 ans, est ingénieur. Depuis les attentats, il essaie de « se cultiver » sur Daesh, pour comprendre comment on en est arrivés là.

« J’ai pensé : ‘Merde je suis pressé. Ah zut, j’ai les cheveux gras, il va falloir que je les lave’ donc je les ai lavés. Après je me suis regardé un peu dans la glace en mode tête en l’air et je suis parti en urgence. Mais ce n’était pas un matin représentatif puisque ce matin, j’étais pressé.”

Louisa a 23 ans, elle est étudiante en danse. Elle vit à Paris.

« Lundi 16 novembre, le bruit des sirènes et des hélicoptères n’est plus là, place au silence, à la vie. Dans le reflet du miroir de la salle de bain je me demande: ‘Comment a-t-on pu en arriver là ?’ Je sais qu’en cette matinée du 16 novembre, le café ne coulera pas pour tout le monde et que des larmes couleront sur des visages en voyant des chaises vides au petit déjeuner. Des gens sont morts en rigolant aux terrasses ou même en écoutant simplement de la musique, alors ce matin je vais allumer ma radio comme d’habitude et prendre ma douche en chantant. »

« T’as pris une baffe »

Romain, 22 ans, est étudiant en journalisme. 

« J’étais toujours un peu groggy. T’as pris une baffe, t’es un boxeur et pan, t’as pris un uppercut. Mais j’ai fait gaffe à me raser comme il faut. T’essaie d’être comme d’habitude. »

Valentin, 22 ans, vit à Nantes. Il travaille dans une maison de quartier.

« A neuf heures dans ma salle de bain, j’ai pensé avant toute chose aux victimes, aux familles, mais aussi à tous ceux qui ne sont pas cités. Le condensé de ma pensée se résumerait à un sinistre ‘Pourquoi ?’, mais la bêtise n’a pas de réponse, ni de solution. N’oublions pas ceux qui sont partis ! Et surtout, ne nous hâtons pas à de vaines conclusions, reine est la réflexion ».

Propos recueillis par Camille Kaelblen

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