La guerre balnéaire

Monique et Jean-Paul Pineau sont mariés depuis 52 ans. Plus d’un demi-siècle à partager la même salle de bain. Partager ? Pas vraiment, en fait, puisqu’ils n’y sont jamais ensemble …

“La salle de bains, c’est pas mon territoire. Sauf quand il faut réparer un truc, ah là, oui, forcément, on a besoin de moi !”

Jean-Paul, sexagénaire aux épais cheveux blancs, est en jogging. Il rentre d’un match de tennis, et aimerait bien qu’on le laisse prendre sa douche. Mais sa femme Monique, 72 ans, n’a pas fini de montrer son tiroir à maquillage, rempli de rouge à lèvres et de fards à paupière colorés : il attendra un peu.

Terra incognita

Leur salle de bain est sans fenêtres, dans les tons rosés. Un bouquet de fausses fleurs, un angelot en plâtre et un miroir grossissant doré : tout est propre, bien disposé. Pourtant, dans les placards, des dizaines de produits s’accumulent. “Sûrement pas les miens !”, remarque Jean-Paul. “Mes affaires à moi, elles tiennent là-dedans, explique-t-il en désignant une petite étagère contenant, en tout et pour tout, un rasoir électrique et son chargeur. Le reste, c’est à Madame.

“Tiens, mais qu’est-ce que c’est que ça ?”

En inspectant un peu la pièce, il a découvert un tiroir qu’il n’avait encore jamais vu.

“Mes affaires de coiffure”, réplique sa femme. Elle surveille Jean-Paul du coin de l’oeil et semble peu étonnée qu’il pose cette question. Ancienne propriétaire d’un salon de coiffure, Monique a longtemps continué à pratiquer son métier à domicile. “Ah, alors ça, j’y touche pas”, déclare solennellement Jean-Paul en refermant le tiroir. Après cinquante-deux ans de mariage, chaque incursion dans la salle de bain est pour lui un voyage en terre inconnue.

Un bouquet de fleurs en plastique, choisi par Monique, orne le sèche-linge / Crédits : Camille Kaelblen

Un bouquet de fleurs en plastique, choisi par Monique, orne le sèche-linge / Crédits : Camille Kaelblen

Coexistence pacifique

Cette petite pièce “à laquelle personne ne pense jamais”, Monique en a fait son domaine au fil des années. Son royaume à elle, où elle s’autorise à se bichonner, enveloppée dans son immense peignoir blanc. Une conquête d’autant plus aisée que Jean-Paul, ancien ingénieur, n’a jamais été un grand amoureux de la toilette. “Il y va vraiment par nécessité”, commente sa femme, en lui jetant un regard entendu.

Mais si Monique se plaint souvent du manque d’enthousiasme de son mari à l’idée de prendre une douche, c’est aujourd’hui plus par habitude que par véritable gêne. Comme pour faire perdurer ce trait de caractère chez Jean-Paul,  pour perpétuer la mise en scène de leurs anciennes discordes.

“Comme un voyeur”

Car pour ce couple de retraités, l’intimité n’a pas toujours eu ce goût de coexistence pacifique. En 1963, alors qu’ils n’étaient mariés que depuis quelques jours, Monique s’était rendue dans la salle de bain de leur petit appartement pour se laver. Elle avait fermé la porte – mais pas à clef – parce qu’elle ne voulait pas que son mari la voit se déshabiller.

“Soudain, dans la glace, je vois la porte s’ouvrir tout doucement, et le nez de mon mari apparaître dans l’entrebâillement. Je n’ai pas réfléchi : ni une, ni deux, j’ai claqué la porte avec ma douceur habituelle … Sauf que le nez de mon mari, lui, était resté dedans.”

Jean-Paul s’en sort sans grandes blessures physiques, mais l’apprend à ses dépens : avec Monique, on ne rigole pas avec l’intimité. Pour sa femme, ce qui est arrivé n’était que justice. “Je déteste qu’il vienne m’espionner comme ça, en douce, comme un voyeur. D’ailleurs, si c’était à refaire, je lui refermerais la porte au nez – encore plus fort !”

Car Jean-Paul est alors loin de l’imaginer, mais cette pudeur qu’il prend pour la timidité des débuts durera en fait… jusqu’à aujourd’hui. “On s’est très souvent expliqué à ce sujet. Mais rien n’a jamais changé : on ne peut pas aller tous les deux ensemble, en petite tenue, dans la salle de bain”, résume-t-il.

Monique et son indispensable miroir grossissant / Crédits : Camille Kaelblen

Monique et son indispensable miroir grossissant / Crédits : Camille Kaelblen

Aveu unilatéral

Sorti de la salle de bains pour venir défendre sa vision de l’intimité, Jean-Paul y disparaît de nouveau pour finir sa toilette. Après toutes ces années, lui aussi continue à monter au créneau. Même si, derrière ses protestations, c’est surtout avec un certain amusement qu’il parle de l’extrême pudeur de sa femme.

Assise dans un fauteuil du salon, Monique marque une pause et réfléchit. “C’est vrai, au final. On aime quand même avoir son intimité, même si ça fait 52 ans qu’on vit ensemble ! Il y a des moments où on a envie d’être seul”.

Puis, le regard amusé et le sourire en coin :

“Et puis, soyons honnêtes : aujourd’hui, c’est sûrement pour d’autres raisons que ça me gênerait qu’il rentre dans la salle de bain. Au bout de 52 ans, on n’a pas le même physique qu’à 20 ans…”

Dans un éclat de rire, elle jette un regard vers le couloir pour vérifier que son mari n’est pas dans les parages, et lance, philosophe :

“De toute façon, vu l’âge avancé qu’on a, plus la salle de bain est petite, mieux c’est : on n’est pas obligés d’y rentrer ensemble, comme ça !”

Difficile de savoir si Jean-Paul, dans la pièce d’à côté, a entendu : en tout cas, lorsqu’il réapparaît, peigné et parfumé, il ne relève pas. Chez Jean-Paul et Monique, malgré les discordes, les mots aussi ont droit à leur intimité.

Camille Kaelblen

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